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Allègement de la bouteille champenoise : « La vraie urgence n’est pas dans la balance » (Laurent Fédou, ancien chef de caves de Canard-Duchêne)

Laurent Fédou

Ancien chef de caves de Canard-Duchêne, personnage emblématique de la Champagne, Laurent Fédou s’interroge sur un sujet de communication environnementale en Champagne : l’allègement des bouteilles. Derrière ce qu’il perçoit comme une mise en avant de quelques grammes de verre économisés, il s’interroge sur la hiérarchie des priorités. D’emblée, il pointe ce qu’il considère comme une forme de satisfaction affichée, presque ostentatoire, autour d’un symbole devenu argument. « Depuis quelques années, certaines maisons champenoises se félicitent bruyamment d’avoir fait perdre quelques dizaines de grammes à leurs bouteilles. Comme si l’urgence absolue du Champagne se résumait à faire fondre du verre, à la manière d’un programme minceur avant l’été. »

Une expression du prestige champenois

Sans nier les enjeux environnementaux, Laurent Fédou rappelle que la bouteille a longtemps incarné bien plus qu’un simple contenant. « Elle était un marqueur. Un gage de sécurité. Une expression du prestige champenois. « Bien sûr, la bouteille représente près de 30 % de l’empreinte carbone d’un vin. Mais, autrefois, on assumait fièrement une bouteille lourde, symbole de robustesse, de sécurité et de prestige. Aujourd’hui, on la met au régime, quitte à transformer une contrainte technique en argument marketing. »

Pour l’ancien chef de caves, le débat ne peut être dissocié des réalités physiques et techniques propres au champagne. La bouteille n’est pas un choix esthétique. Elle est une nécessité structurelle. « Car n’oublions pas l’essentiel : la bouteille champenoise doit être solide. Solide pour encaisser 6 bars de pression. Résistante pour supporter des années de vieillissement, des manipulations incessantes, et des transports parfois à l’autre bout du monde. »

Anorexie verrière

Cette exigence explique, selon lui, la lenteur volontaire avec laquelle la profession a fait évoluer les standards de poids, privilégiant la prudence à la précipitation. « Il aura fallu près de 30 ans pour passer prudemment de 900 g à 835 g, sans mettre en danger ni les opérateurs, ni les consommateurs. Alors que la bouteille de 800 g n’a pas encore fait l’unanimité dans la profession, certains rêvent déjà de la voir encore maigrir. À ce rythme, on ne parle plus d’écologie, mais d’anorexie verrière. »

Mais au-delà du verre, c’est surtout le contexte global qui inquiète Laurent Fédou. Celui d’un champagne confronté à une concurrence de plus en plus agile, inventive et séduisante. « Pendant ce temps, le champagne recule face aux autres vins effervescents. Les jeunes se détournent. Les bulles concurrentes séduisent, innovent, communiquent. Et le Champagne, lui, se félicite d’avoir économisé quelques grammes de silice. »

La vraie urgence n’est pas dans la balance

Pour lui, la question du poids ne saurait masquer un enjeu bien plus fondamental : celui de l’image, du discours et de la capacité du champagne à rester désirable. « La vraie urgence n’est pas dans la balance. Elle est dans la désirabilité, dans le discours, dans la capacité du Champagne à rester la référence absolue face à la banalisation des bulles. À force de vouloir alléger, on en oublie peut-être la séduction… »