La décision du Comité Champagne de fixer le rendement commercialisable à 9000 kg/ha (lire ici) ne surprend pas les professionnels, mais inquiète profondément la Fédération des Vignerons Indépendants de Champagne. Réunis en conseil d’administration il y a quelques jours, ses administrateurs avaient réaffirmé leur volonté d’obtenir un rendement de 10 500 kg/ha – soit 11 000 kg modulés de 5 % – afin de tenir compte des réalités géopolitiques. « Les vignerons ont besoin de visibilité pour pouvoir investir dans les différents pans de leur métier (viticulture, vinification, environnement, commerce et marketing), à ce titre il faut un rendement stable pour ces chefs d’entreprise », rappelle la Fédération.
Des trésoreries à bout de souffle
Les Vignerons Indépendants pointent aussi une situation financière de plus en plus fragile : « Les trésoreries montrent des signes inquiétants d’essoufflement. » En cause, deux vendanges difficiles en 2021 et 2024, la hausse des taux d’intérêt, les menaces sanitaires comme la flavescence dorée et le réchauffement climatique. Une enquête nationale menée par la Fédération des Vignerons Indépendants de France confirme cette dégradation généralisée. Pour la présidente Christine Sévillano, « en-dessous de 9500 kg/ha, certaines de nos structures vont avoir du mal à tenir le choc. » Elle dénonce une décision « basée sur le seul paramètre du stock de bouteilles. Elle ne porte aucune source de réflexion stratégique, pas d’optimisme, et elle n’est certainement pas l’image du collectif. »
Cette approche purement comptable inquiète aussi quant à son impact sur les jeunes générations. « Ce rendement fait peser une charge énorme sur les jeunes générations qui s‘installent ou reprennent, avec le risque qu’ils ne souhaitent plus devenir ou rester récoltant-manipulant, famille essentielle au maintien de l’équilibre champenois », alerte la Fédération.
Une incohérence stratégique
La présidente déplore également un double discours dans la filière : « Il y a encore quelques mois, de nombreux gros opérateurs ont justifié des augmentations de prix énormes en évoquant l’inflation, mais surtout une rareté du champagne sur le marché. » Une rareté qu’elle attribue non pas à une tension réelle, mais à un mécanisme de rendement « devenu obsolète car uniquement basé sur le ratio de stock. » « Et si une reprise se faisait jour dans 2-3 ans quand ces raisins arriveront en bouteilles sur le marché, les acheteurs accepteront-ils de nouveau des augmentations dues à la rareté ? Cette décision est donc bien risquée sur le long terme mais aussi sur le court terme : comment va-t-elle être perçue par le consommateur ? », s’interroge-t-elle.
Pas de solution dans l’achat de raisins
Face à un rendement jugé trop bas, la Fédération insiste sur la nécessité de permettre aux vignerons de produire à hauteur de leur capacité commerciale : « Pas en leur proposant d’acheter des raisins, puisque notre ADN c’est bien de produire des raisins dans un premier lieu, mais en leur permettant de produire à hauteur de leur capacité commerciale », affirme Christine Sévillano. Et de s’interroger : « Si nous lisons entre les lignes l’annonce du CIVC : l’amorce d’une trajectoire de déstockage signifierait-elle que nous sommes dans une transition où nous pourrions avoir d’autres rendements à 9000 kg dans les années à venir ? »
Des propositions restées sans réponse
Pour soutenir un rendement plus élevé, les administrateurs de la Fédération avaient même proposé une baisse du prix du raisin et demandé que « qu’aucun outil spéculatif ne vienne jouer les trouble-fêtes dans cette décision : déblocage, vente de vin clair ou dépassement du rendement autorisé », en appelant à les interdire par tous moyens administratifs possibles. Reçus au CIVC, les représentants de la Fédération ont proposé de « solliciter collectivement une aide de l’État en compensation de l’impact des accords commerciaux », qui ont contribué à ralentir le commerce du champagne. À ce jour, aucune réponse n’a été donnée.
Une filière mobilisée
Avec près de 400 récoltants-manipulants exploitant 3 000 hectares de vignes et commercialisant quelque 16 millions de bouteilles par an, les Vignerons Indépendants de Champagne rappellent leur dynamisme : « Les Vignerons Indépendants ne manquent pas de vision commerciale, puisque plus de 70 adhérents vendent la totalité de leur production en bouteilles. Ils travaillent et investissent pour accroître leurs ventes et avec 9000 kg/ha c’est un véritable coup d’arrêt à leurs efforts ! »
La Fédération conclut par un message de mobilisation : « Je rappelle, pour les Vignerons Indépendants qui voudraient renforcer leurs positions commerciales, que la Fédération et ses partenaires sont là pour les accompagner collectivement ou individuellement. Malgré les aléas, la Champagne que nous représentons a toujours su relever les défis. »




