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Docteur d’Etat en droit, Chargé d’enseignement à l’Université de Reims, ancien directeur du Comité Champagne (2004-2014) et actuel président du conseil scientifique chez Mission coteaux, maisons et caves de Champagne-Patrimoine mondial, voici un article rédigé par Jean-Luc Barbier sur la crise économique de 1930 et ses retombées en Champagne. De quoi relativiser un peu la situation champenoise actuelle, et pourquoi pas se poser des questions sur une mutation pour l’avenir. Car la Champagne a bougé, s’est transformée, s’est améliorée pour toujours progresser.

Au cours de sa longue et dense histoire jusqu’à nos jours, la Champagne a connu bien des épisodes périlleux, des périodes dépressives et quelques crises intenses de diverses nature. Elle s’en est toujours relevée. La crise qui a sévi dans les années 1930 fut sans doute la plus intense. Confrontés aux pires difficultés, vignerons et négociants se sont réunis autour de l’appellation Champagne, leur patrimoine commun, et ils ont recherché ensemble les mesures à mettre en œuvre pour sortir de cette crise. Il en est résulté une impulsion dans la construction interprofessionnelle et un approfondissement du statut de l’appellation.

Taxe de luxe, fin des tsars et loi sèche 

La Champagne a été durement frappée par la Première Guerre mondiale. Les combats ont meurtri le vignoble, les bombardements détruit les bâtiments, les champs de batailles mobilisé les hommes. Tout est à reconstruire. Et il faut aussi amplifier la reconstitution du vignoble après l’invasion phylloxérique. En 1909, les expéditions de Champagne avaient frôlé les 40 millions de bouteilles, dont plus des deux tiers à l’exportation, avec des marchés solides comme la Belgique (7,6 millions de bouteilles), l’Angleterre (7,3 millions de bouteilles), les Etats-Unis d’Amérique (1,8 million de bouteilles, la Russie (1,1 million de bouteilles) et l’Allemagne (1 million de bouteilles). En 1921, les expéditions tombent à 12,5 millions de bouteilles et l’année suivante le marché français, pourtant très atteint, devance les marchés extérieurs, tous frappés d’atonie. La baisse du pouvoir d’achat des Français limitait beaucoup leur consommation et la fiscalité, en particulier un nouvel impôt surnommé taxe de luxe car il frappait des produits qui n’étaient pas de première nécessité, est venue alourdir encore un peu plus le prix de vente du Champagne. A l’étranger, de nombreux marchés s’effondrèrent ou même se fermèrent. Après le traité de Versailles, qu’ils qualifiaient de « diktat », les Allemands n’appréciaient plus guère le Champagne. En Russie, la fin du régime tsariste et l’arrivée des Soviets stoppèrent l’engouement pour le Champagne. Aux Etats-Unis d’Amérique, au Canada et dans quelques autres pays, la prohibition interdisait la vente de tout alcool. Partout, des politiques protectionnistes frappaient le Champagne de droits de douane et de taxes intérieures élevés qui le rendaient inaccessible pour la plupart des consommateurs.

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La première instance interprofessionnelle

Face à cette situation préoccupante, le Syndicat du commerce des vins de Champagne et le Syndicat général des vignerons de la Champagne délimitée se rapprochèrent pour rechercher ensemble des remèdes destinés à favoriser la reprise des expéditions.  Certes, en 1921, ils alertaient le gouvernement en venant remettre au président du Conseil, entouré de trois ministres, une imposante pétition, signée par quelque 35 000 vignerons, négociants, salariés, dirigeants et employés des industries annexes, commerçants et entreprises locales, qui réclamait la suppression de la taxe de luxe, la signature de traités de libre-échange et la lutte contre le protectionnisme ; mais les deux syndicats comptaient surtout sur eux-mêmes pour améliorer la situation. Le président des négociants, Bertrand de Mun, soutenu par son collègue vigneron, créa en 1921 la Ligue internationale des adversaires des prohibitions qui obtint en 1933 l’abolition de la prohibition américaine ; il fut ensuite à l’origine de la création de la Commission d’exportation des vins de France puis du Comité international du commerce des vins, cidres, spiritueux et liqueurs qui, l’une comme l’autre, déployèrent une intense activité. En 1922, les deux syndicats formèrent de concert le Comité de propagande des vins de Champagne, doté d’un secrétariat piloté par Georges Chappaz, par ailleurs directeur de l’Association viticole champenoise depuis 1919, et disposant d’un budget alimenté par une dotation initiale du Conseil général de la Marne, puis par les contributions annuelles des deux syndicats. Cette première instance interprofessionnelle était chargée « de la propagande, en France et dans le monde en faveur du vin de Champagne, de la constitution d’une documentation sur le Champagne, de l’étude en commun des problèmes qui se posent à la Champagne viticole, de la coordination des actions des groupements membres dans la lutte contre la crise ». Dès sa création, le Comité concevait une collection de photos et réalisait un film consacré aux travaux de la vigne et à l’élaboration du vin, il édita ensuite une brochure de présentation du Champagne en plusieurs langues et une série d’affiches mettant en valeur les paysages champenois, il définit et mit en œuvre une campagne publicitaire dans des journaux et revues, il diffusa des communiqués de presse, il invita et accueillit des journalistes, des sommeliers, des restaurateurs, des parlementaires, il participa en France à des foires, des salons et des expositions. Mais, faute de moyens financiers suffisants, les activités de ce Comité déclinèrent à la fin des années 1920.

36 millions de bouteilles en 1925

Pendant cette période qui suit la fin de la guerre, plusieurs évolutions sont apparues. Tout d’abord, de nouveaux négociants s’installèrent et, s’approvisionnant dans les crus périphériques à bas prix et élaborant des vins sans respecter les usages qualitatifs, ils vendaient leur Champagne à des prix très attractifs : en 1925, de 5 à 6 francs la bouteille, soit trois fois moins que les négociants traditionnels. Plusieurs de ces nouveaux négociants développèrent, en Champagne, une production de vins mousseux à partir de vins de base provenant de différentes régions viticoles françaises. Par ailleurs, faute de trouver des acheteurs pour leurs raisins, certains vignerons se lancèrent dans l’élaboration et la commercialisation de leurs vins, tandis que d’autres créaient des coopératives.

Lors de la vendange 1930, le prix du kilo de raisins dégringole 

Les expéditions de Champagne profitèrent d’une brève embellie pour dépasser 36 millions de bouteilles en 1925. Cette expansion commerciale conduit alors les négociants à rechercher plus de raisins et à accepter de mieux les payer : le prix dans les crus à 100 % atteint 10 francs par kilo en 1926, 1927 et 1928 (6,36 euros). Puis, brusquement, un enchaînement implacable intervient : la chute des expéditions de Champagne, qui tombent à 21 millions de bouteilles en 1927, alourdit  le stock des négociants au moment où arrive la volumineuse récolte 1929, au rendement de 10 800 kilos de raisins à l’hectare à comparer aux 4 200 kilos à l’hectare de rendement moyen lors des cinq récoltes précédentes. Cette  récolte excédentaire incite les négociants à restreindre leurs achats et, lors de la vendange 1930, le prix du kilo de raisins dégringole : il descend en-dessous de 1 franc (0,59 euro) dans la plupart des communes ; l’échelle des crus est abandonnée et nombre de vignerons ne trouvent aucun acheteur pour leurs raisins. Certains mettent en vente leurs vignes, comme d’ailleurs plusieurs négociants, mais les acheteurs sont rares et les prix dérisoires.

De l’euphorie à la crise

Le krach de la Bourse de New York, le 19 octobre 1929, a provoqué une récession économique, d’abord aux Etats-Unis d’Amérique, puis par propagation dans la plupart des pays du monde, qui s’est traduite par une chute de la production, de l’investissement, du commerce international, des prix et des revenus, avec la multiplication des faillites d’entreprises et un chômage exponentiel. Bénéficiant d’une situation économique favorable en 1929 et 1930, la France reste un ilot de prospérité dans un monde en crise et elle se croit à l’abri. Après les dévaluations de la livre sterling en 1931 et du dollar en 1933 et 1934, la chute des exportations de produits agricoles, en raison de prix devenus 20 % supérieurs aux cours mondiaux, et la baisse de  la production industrielle alertent enfin le gouvernement ; mais les mesures qu’il prend sont trop tardives, marginales et insuffisantes.

Le préfet de la Marne se préoccupe de la situation des vignerons. En 1931, dans un communiqué de presse, il attribue à quelques représentants des négociants et des vignerons, qu’il avait réunis, la définition d’un prix pour les crus à 100 % entre 2,50 et 3 francs par kilo, « mais qui ne doit en aucun cas descendre en dessous de 2,50 francs ». Lors de la vendange, les prix s’établirent autour de 1,50 franc (0,95 euro), parfois moins. Le préfet récidive les années suivantes et tente d’imposer un prix minimum. Mais sans support réglementaire contraignant, les prix continuent de s’écrouler et aboutissent, en 1934, lors de rares transactions, à 0,50 franc le kilo (0,37 euro), soit moins que le cours des vins de consommation courante, bien loin des 10 francs payés quelques années auparavant. Alors que les exportations de Champagne, affectées par la récession économique mondiale, se sont effondrées en 1932 à 4,3 millions de bouteilles, après une moyenne annuelle de 14 millions de bouteilles de 1923 à 1929, la plupart des négociants traditionnels, sous le poids d’un stock considérable, équivalent à près de six années d’expéditions, cessent quasiment d’acheter des raisins.

 

De la crise à la révolte

Les nouveaux négociants installés au début du siècle profitent de cette situation et leurs ventes, presque exclusivement sur le marché français, et à bas prix, progressent vite. Dans une note remise au préfet de la Marne avant la vendange 1932, le Syndicat général des vignerons de la Champagne viticole met en cause ces négociants : « Ils ont cru qu’ils étaient nécessaires pour regagner une clientèle presque essentiellement française, qu’il fallait avilir le Champagne à des prix défiant toute concurrence. Leur prix de vente ne tient aucun compte du prix minimum indispensable au vigneron pour seulement vivre et tenir. Il comprend leurs frais généraux et leur bénéfice, auxquels s’ajoute le prix d’achat qui, celui-là est presque uniquement fonction du degré de famine du vigneron chez lequel ils se présentent. Ils procurent du pain à la maisonnée pour quelques semaines au bout desquelles le vigneron est de nouveau sans le sou ». Le 24 septembre 1932, plusieurs milliers de vignerons défilent à Epernay, dans la discipline et la dignité, pour manifester leur désarroi et attirer l’attention du gouvernement. La presse s’empare du sujet et un reporter du Petit Journal, principal quotidien français, écrit en novembre 1932 : « On me citait des familles on l’on ne vit plus que de pommes de terre … et de vin. Boulangers et bouchers sont aux abois. On leur doit deux années de pain et de viande ». Les rares vignerons qui réussirent à vendre toute leur récolte en obtiennent un revenu inférieur de moitié au coût de production des raisins. De 1929 à 1935, la Champagne produit deux fois plus de raisins qu’elle ne commercialise de vins.

Discours de Bertrand de Mun, président du Syndicat du commerce des vins de Champagne, lors de l’assemblée générale de l’Association viticole champenoise le 20 mai 1934

« Contrairement à ce que pensent et à ce que font quelques-uns, il n’est pas dans l’intérêt bien compris du commerce d’acheter les récoltes des vignerons à des prix de famine, pour vendre lui-même à des prix dérisoires. Pour la réputation de nos vins, et dans l’intérêt même de la Champagne toute entière, vignerons, négociants, travailleurs des caves et des industries annexes, il est indispensable que la bouteille au sortir de la cave ne descende pas au-dessous d’un minimum de qualité et de prix. Le Syndicat du commerce des vins de Champagne est, sur ce point, en parfait accord avec le Syndicat général des vignerons de la Champagne ».

Le Comité de propagande et de défense des vins de Champagne

Le Syndicat général des vignerons de la Champagne délimitée et le Syndicat du commerce des vins de Champagne décidèrent d’unir leur efforts afin de rechercher les mesures les mieux adaptées pour lutter contre une situation pernicieuse et susciter un rétablissement économique. Le Comité de propagande des vins de Champagne n’étant pas un cadre adapté, les deux  syndicats demandèrent au préfet de la Marne de créer une nouvelle institution.

Réunie le 16 mai 1931 à la préfecture de la Marne, la Commission de propagande et de défense du vin de Champagne formait une vaste assemblée composée de parlementaires, de conseillers généraux, des maires des principales communes viticoles, de sous-préfets et de fonctionnaires de plusieurs services de l’Etat, de représentants des chambres d’agriculture et de commerce, de la Banque de France et du crédit agricole, aux côtés de huit représentants du Syndicat du commerce des vins de Champagne et de huit représentants du Syndicat général des vignerons de la Champagne délimitée. Trois sous-commissions ont été aussitôt chargées, la première « des mesures à envisagées pour intensifier les ventes à l’étranger », la seconde « de la propagande et des mesures législatives ou autres susceptibles de remédier dans l’avenir et d’une façon générale à la crise actuelle de surproduction et de sous-consommation, la troisième « des mesures à prendre immédiatement dans le cadre local en vue d’assurer l’écoulement de la prochaine récolte ». Ces sous-commissions se mirent rapidement au travail. Et une relation directe et permanente s’est établie pour suivre tous les sujets entre Maurice Doyard, secrétaire général du Syndicat général des vignerons de la Champagne délimitée, et Bertrand de Mun, président du Syndicat du commerce des vins de Champagne.

La Commission de propagande et de défense du vin de Champagne s’efforça d’agir sur les volumes. Les vignerons furent encouragés à garder une partie de leur récolte. Avec l’autorisation dérogatoire de l’administration fiscale, des collectives de vins de vignerons ont été constituées dans les locaux de négociants : ces vins tranquilles sans appellation étaient repris par certains d’entre eux qui s’efforçaient ensuite de les vendre en vrac, comme vins de table, auprès des pinardiers de Bercy, ou ils étaient achetés ultérieurement par le négociant logeur. Le mouvement coopératif se développa et en 1939 fut constituée la Fédération des coopératives vinicoles de la Champagne qui regroupait 28 coopératives.  De son côté, l’Association viticole champenoise apporta conseils de vinification et assistance technique aux vignerons qui élaboraient dans leurs locaux des vins tranquilles ou du Champagne.

En 1939, 1 300 récoltants-manipulants commercialisaient quelque 2 millions de bouteilles de Champagne, soit 7,2 % des expéditions totales. La vente des vins tranquilles (rouges, mais aussi blancs et même rosés), auxquels la loi du 22 juillet 1927 avait attribué la dénomination « Vin originaire de la champagne viticole », progressa à partir de 1934 et près des deux tiers de la récolte auboise était écoulée de cette façon. Mais ces initiatives restaient bien insuffisantes pour assainir une économie champenoise profondément affectée.

Des règles à la fois qualitatives et économiques

A l’issue de nombreuses et longues réunions, la Commission de propagande et de défense du vin de Champagne a défini, loin de toute facilité, des règles qualitatives rigoureuses concernant la viticulture, le pressurage et l’élaboration des vins qui visaient une sortie de crise ambitieuse et vertueuse en dépit d’un environnement économique défavorable. Ces mesures, relayées auprès du gouvernement et de la chambre des députés par Gaston Poittevin, vice-président du Syndicat général des vignerons de la Champagne délimitée et député de la Marne, et Paul Marchandeau, député-maire de Reims et ministre influent du gouvernement, furent codifiées dans le décret-loi du 28 septembre 1935 modifiant et complétant la loi du 6 mai 1919 relative à la protection des appellations d’origine.

Ce texte ajoutait à la délimitation et à l’encépagement, définis par la loi du 22 juillet 1927, des règles supplémentaires pour l’appellation Champagne. Tout d’abord, alors qu’auparavant la totalité des récoltes était revendiquées en appellation, un rendement égal à 50 hectolitres à l’hectare est fixé pour bénéficier de l’appellation : ce rendement était modifiable chaque année avant la vendange, à la hausse ou à la baisse. De même, alors qu’antérieurement l’appellation pouvait être conférée à la totalité des quantités pressurées, y compris les vins de rebêches, le pressurage devenait encadré : le volume obtenu au-delà d’un hectolitre par 150 kilogrammes de raisins est éliminé de l’appellation. Et les moûts devaient présentés un degré minimum d’alcool fixé chaque année. De plus, les lies et vins de dégorgement étaient désormais exclus de l’appellation à raison de 2,5 % des volumes élaborés.

Ces différentes mesures visaient certes à imposer des contraintes qualitatives, alors que l’absence de toute réglementation permettait auparavant à des élaborateurs peu scrupuleux de vendre à bas prix des vins de piètre qualité qui nuisaient à la renommée du Champagne et favorisaient une concurrence déloyale à l’encontre des vignerons, des coopératives et des négociants respectueux des usages locaux, loyaux et constants. Mais il s’agissait aussi de réguler l’offre, de réduire les quantités revendiquées en appellation afin de les adapter à une demande insuffisante des consommateurs.

Le décret-loi instaurait également une durée minimale de vieillissement : alors que certains professionnels commercialisaient leur Champagne dès le début de l’année suivant la récolte, aucun vin ne pouvait plus être expédié avant un délai de 12 mois à compter du tirage en bouteilles. Du côté de la viticulture, le décret-loi interdisait l’incision annulaire et autres pratiques similaires, qui favorisaient des rendements élevés au détriment de la qualité, et il retenait que toute vigne ne pouvait être récoltée en appellation qu’à partir de la troisième feuille après la plantation. Un décret du 13 janvier 1938 a réglementé ensuite la conduite et la taille de la vigne afin de favoriser des rendements qualitatifs.

Les règles fixées par le décret-loi du 28 septembre 1935 ont été préparées par Maurice Doyard et adoptées par la Commission de propagande et de défense du vin de Champagne

« Rien dans notre projet qui soit une demande à l’Etat d’instituer en Champagne une économie dirigée. Au contraire, votre Commission a recherché l’accord des membres de notre corporation pour instituer une disciple … Nous désirons notre Champagne viticole elle-même maîtresse de ses destins en vertu du vieil adage : aide-toi, le ciel t’aidera. Nous n’attendons pas notre salut de concours extérieurs qui seront toujours éminemment précaires en admettant qu’on nous les accorde. Nous ne recherchons le salut de la Champagne viticole que dans la corporation organisée, mais aussi disciplinée ». Maurice Doyard.

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La première des appellations d’origine contrôlée

Toutes ces règles, alors sans équivalent en France et dans le monde, constituaient le statut de l’appellation Champagne et elles en faisaient la première des appellations d’origine contrôlées. Elles sont restées longtemps en application avant d’être peu à peu renforcées puis complétées, et enfin rassemblées dans le cahier des charges actuellement en vigueur. Les représentants des vignerons et des négociants réunis au sein de la  Commission de propagande et de défense du vin de Champagne se mirent également d’accord pour demander l’interdiction d’élaborer des vins mousseux autres que le Champagne à l’intérieur de la Champagne viticole. A la fin des années 1920 et au début des années 1930, cette production se situait chaque année autour de 6 millions de bouteilles, alors que les expéditions de Champagne plafonnaient à une moyenne annuelle de 25 millions de bouteilles. Présentés avec un habillage similaire à celui du Champagne et des mentions telles que « Elaboré à Epernay en Champagne », ces vins mousseux étaient vendus à des prix très inférieurs à ceux du Champagne. Il en résultait une confusion dans l’esprit des consommateurs et une concurrence déloyale à l’encontre des élaborateurs de Champagne. La loi du 20 mars 1934, modifiée et complétée en 1977, qui est toujours en vigueur, a interdit une telle production.

Des mesures interprofessionnelles efficaces

Le décret-loi du 28 septembre 1935 avait créé, toujours à la demande des deux syndicats,  une nouvelle instance : la Commission spéciale de la Champagne viticole. Sa composition était plus réduite que celle de la Commission précédente et les larges compétences que le décret-loi lui avait conférées ont été exercées par une sous-commission composée exclusivement, et à parité, de professionnels. Un secrétariat permanent, qui réunissait Maurice Doyard, représentant des vignerons, et Robert-Jean de Vogüé, représentant des négociants, préparait les mesures à prendre et veillait à leur application. Cette dualité, qui a bien fonctionné, fut le point de départ vers la co-présidence ultérieure du Comité interprofessionnel du vin de Champagne créé en 1941. Et le rôle du préfet de la Marne, qui présidait les travaux de la Commission et servait de relais avec les services de l’Etat, esquissait la fonction future du commissaire du gouvernement auprès du Comité.

Les décisions annuelles de la sous-commission relatives au rendement à l’hectare et au degré minimum des moûts étaient rendues obligatoires, après avis du Comité national des appellations d’origine, par arrêté du ministre chargé de l’agriculture. Elle décida même, en 1938, sans en avoir le pouvoir, de bloquer une partie de la récolte (au-delà de 4 500 kilos à l’hectare). Elle exerçait également le pouvoir de fixer le prix minimum des raisins et des vins clairs revendiqués en appellation Champagne ; et elle déterminait aussi la date des échéances du paiement. Prix et échéances étaient ensuite rendus obligatoires, lors de chaque vendange, par un arrêté préfectoral dans les départements concernés. En cas de non-respect du prix, la loi du 26 août 1936 prévoyait, à l’encontre de l’acheteur, la perte du droit à l’appellation et une lourde amende fiscale.

Le marché français devenait dominant, et pour très longtemps

Totalement inédit à l’époque, ce dispositif réglementaire, certes à objectif qualitatif, visait également à lutter contre la crise. Les prescriptions pour la taille de la vigne, la détermination du rendement à l’hectare et du degré minimum pour les moûts, la limitation du rendement au pressurage et l’élimination des sous-produits issus de l’élaboration ont eu pour effet direct et immédiat de réduire les volumes en appellation Champagne et de les ajuster aux besoins commerciaux des marchés français et d’exportation. Les quantités récoltées au-delà du rendement à l’hectare étaient élaborées en vins tranquilles sans appellation. L’offre de raisins par les vignerons étant adaptée, lors chaque vendange, à la demande des négociants, il devenait plus aisé de revaloriser le prix minimum du kilo de raisin revendiqué en appellation Champagne et de le faire progresser : de 1,30 franc (1,03 euro) en 1935, il est passé en 1940 à 8,50 francs (3,55 euros) pour les crus du sommet de l’échelle. Dans le même temps, sous l’effet des actions collectives pour relancer la consommation, les expéditions retrouvèrent le niveau des années qui précédaient la guerre et l’exportation, de 4,3 millions de bouteilles en 1932, dépassa les 10 millions de bouteilles à partir de 1936, loin quand même des quelque 21 millions de bouteilles, en moyenne annuelle, expédiées avant la guerre. Le marché français devenait dominant, et pour très longtemps, par rapport aux marchés extérieurs.

Ce redressement économique a été brutalement stoppé, à partir de juin 1940, par l’occupation allemande et la Seconde Guerre mondiale. Alors qu’elle était en bonne voie de rétablissement, la Champagne devait affronter une nouvelle et longue période de grandes difficultés.


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