
Production, développement durable et qualité des vins, trois axes forts se sont dégagés de l’assemblée de l’Association viticole champenoise 2022*. Cette assemblée, que l’on peut qualifier de grand-messe, est l’un des points forts de la fin de l’année en Champagne.
Un vrai spectacle de professionnels ! Les femmes et hommes des services du pôle technique et environnement du Comité Champagne ** font de cette réunion un moment passionnant pour tous ceux ou celles qui y assistent. On y a parlé de vendanges, de raisins, de vins, de vignes, et bien sûr de réchauffement climatique, ce phénomène désormais inextricablement lié à la Champagne. On y a appris que la filière allait se doter de nouveaux objectifs avec le Net-O Carbone (lire ici) et de nouveaux moyens à l’instar d’un centre de recherches et d’innovation (Canopée). Grâce à une nouvelle feuille de route, tout va être fait pour mieux préserver le fameux modèle champenois : « l’avenir ne se prédit, pas, mais il se prépare » a annoncé Maxime Toubart, président du Syndicat général des vignerons de la Champagne (SGV) rejoint dans ses propos par son alter ego, David Chatillon, président de l’Union des Maisons de Champagne (UMC), « depuis plus d’un siècle, notre organisation nous permet d’éviter les menaces et préparer la prospérité de demain ».
« Le temps du champagne est par nature long »
Si l’on évoque la prospérité, parlons de celle d’aujourd’hui, dans son discours, David Chatillon a fait le point sur la situation actuelle : « nous allons sans doute flirter avec les 330 millions de bouteilles***, un niveau jamais atteint, à l’exception de 2007. Le record de chiffre d’affaires, 5,7 milliards d’euros en 2021, va être dépassé ». De quoi se réjouir et se féliciter de ces excellentes performances, mais David Chatillon relativise : « quand on parle d’un vin qui a trois cents ans d’histoire et dont le cycle de production est aussi long, la lecture d’une seule année n’a pas beaucoup de sens. D’ailleurs, il n’est pas acquis, dans le contexte géopolitique actuel avec ses conséquences sur l’économie, que nous annoncerons de nouveaux records l’an prochain. Il nous faut donc rester humbles ». Toujours à propos de la notion de temps, le président de l’UMC a également tenu à souligner : « De la même manière, nous savons que le temps du champagne est par nature long, alors que le temps du monde accélère et le réchauffement climatique aussi. Il est donc de notre responsabilité de prendre aujourd’hui les décisions qui nous assureront de conserver demain notre avantage compétitif. C’est précisément l’objet de la nouvelle feuille de route du Comité Champagne. Cette feuille de route, elle a pour ambition de donner au Comité les moyens de mieux vous accompagner parce que les défis qui sont devant nous sont immenses. Nous avons beaucoup parlé du défi de la production qui est la clé de notre avenir. Le défi de la désirabilité l’est tout autant. La désirabilité, je parlais à l’instant de qualité perçue, c’est la même chose : il s’agit de faire en sorte que le champagne conserve la place unique qu’il a dans le cœur et dans l’esprit des consommateurs ». Pour David Chatillon, les fondamentaux champenois n’ont pas été aussi bons depuis longtemps, « c’est le fruit des efforts auxquels nous nous sommes engagés collectivement et que vous avez réalisés individuellement. Il n’y a pas de secret : si le champagne se prémiumise, c’est parce que la qualité intrinsèque des vins est exceptionnelle et que leur qualité perçue a beaucoup progressé. La qualité perçue, c’est l’image que véhicule le produit. Notre impact sur l’environnement participe de cette image et y participera de plus en plus ».
De fait, ces consommateurs de plus en plus exigeants, soucieux de pratiques irréprochables doivent trouver des réponses et ainsi amener la Champagne a posé ses ambitions, certes avec la certification ou le zéro herbicide, mais également à propos de l’eau, de la biodiversité et du carbone. Une vision globale pour de toutes ces grandes ambitions, « Nos objectifs ne pourront être atteints qu’en ayant recours à un panel de solutions qu’il appartient à chacun de doser, y compris en fonction des circonstances de l’année ou des particularités de chaque parcelle ou de chaque entreprise. La préservation de notre environnement et de notre planète suppose un subtil équilibre entre des solutions dont aucune n’est, à elle seule, 100 % écologique. Alors je sais bien que notre société hypermédiatique ne comprend que noir ou blanc, bien ou mal, mais l’environnement est un sujet autrement plus sérieux. Il faut donc composer, trouver les meilleurs équilibres, avoir une approche panoramique, à 360°. Il faut mesurer l’impact de chacune de nos pratiques, qu’elle soit viticole ou vinicole, sur l’eau, la biodiversité et le carbone. Il faut raisonner de manière décloisonner pour éviter les déplacements d’impact d’un compartiment à l’autre ».
« Le vignoble n’est pas une variable d’ajustement »
Maxime Toubart, président du SGV, reconnaît également que l’année 2022 a été une belle année : « la vendange 2022 illustre parfaitement la force du modèle champenois. Un rendement tirable défini en fonction des réalités et des perspectives de marché. Des outils de régulation qui permettent de se projeter sur plusieurs années. Si tout le monde s’est réjoui du niveau de rendement pour cette récolte, nous n’avons pas oublié pour autant le faible niveau de rendement de la vendange 2020 ». Et d’appuyer ses dires : « le vignoble n’est pas une variable d’ajustement et que la détermination du rendement ne peut être faite sur des considérations financières à court terme. Compte tenu de la baisse de productivité et nos engagements RSE, la qualité et les quantités de raisin dans les vignes doivent être prises en compte. Le vignoble est certes très attaché à l’unité de la filière et au consensus sur les décisions économiques, mais aussi qu’il est en capacité d’assumer ses responsabilités dans la détermination du rendement ». Le patron des vignerons montre pour exemple l’adaptation de la réserve individuelle avec la possibilité de différer les sorties pour compenser les années difficiles, « elle témoigne de la capacité de notre filière à innover, à s’adapter et surtout à construire une filière résiliente. Les réflexions se poursuivent sur les outils de régulation. Le projet de solidarité vigneronne participera à enrichir les outils de gestion de notre filière et de nos exploitations. Je remercie vivement tous les professionnels et les collaborateurs qui sont engagés dans ces réflexions. Nous avons aussi cette force, au-delà des règles que nous nous fixons via l’interprofession, d’être en permanence en mouvement. Qui aurait pu penser que le déplafonnement du rendement butoir était possible et pouvait se concrétiser à court terme ? Peu de monde. Et bien, nous avons réussi ! ».
Quant au problème de l’emploi et du manque criant de personnel qui s’est posé aux dernières vendanges, là aussi Maxime Toubart indique que, « l’hébergement des vendangeurs, la durée du temps de travail, ou encore le repos hebdomadaire sont au cœur de nos préoccupations. Nous avons d’ores et déjà obtenu de nouvelles avancées avec le maintien du dispositif d’exonération de charges patronales pour l’emploi de saisonniers jusqu’à la fin de l’année 2025. Nous avons encore du chemin à parcourir. Mais je suis convaincu, que notre détermination paiera, tout comme elle nous a permis d’obtenir du Parlement un nouveau pas en matière d’allégement de la fiscalité sur les transmissions d’exploitations et de foncier. Il nous faudra probablement innover et penser à d’autres modèles sur l’hébergement. Là encore le collectif est sûrement une bonne réponse. Le sujet de l’emploi a été défini comme un dossier stratégique par la filière. Emparons-nous-en et sortons du cadre pour imaginer des solutions nouvelles ».
Des propos optimistes pour une filière qui se doit d’aller de l’avant : « Je suis volontaire parce que je crois au collectif, à la force et à la modernité du modèle champenois. Je veux transmettre à nos enfants une terre et un outil de travail qui permettent de faire vivre leur famille et aussi transmettre des valeurs ». Et rappeler à l’assemblée : « Merci à vous de rendre le vignoble plus fort. Merci à vous de nous aider à lutter contre l’individualisme, le corporatisme et l’égoïsme ».
« Toute communication qui viserait à dénigrer les pratiques de certains rejaillirait négativement sur tous »
« Les données du CIVC confirment que le vignoble n’a jamais été aussi vert qu’en 2022 ». Le président du SGV a tenu mettre les choses au point sur les exigences, voire les critiques du collectif Stop aux herbicides en Champagne (lire ici) « Oui protéger l’environnement comme lutter contre le réchauffement climatique est une priorité. Les débats de ce matin sont sans équivoque. Oui il nous faut des pratiques plus vertueuses conformément à l’image d’excellence de notre appellation et aux attentes sociétales. Mais oui nous avons aussi l’obligation d’entrainer et d’accompagner tout le monde et nous ne pouvons pas laisser des vignerons sur le bord de la route. Et oui aussi notre appellation revêt une très grande diversité d’exploitations. Cela ne permet pas toujours, en considérant les contraintes techniques, humaines et financières, de se passer totalement des herbicides aussi vite qu’on le souhaiterait ». Ainsi Maxime Toubart explique : « intégrer une nouvelle mesure dans le cahier des charges, c’est la rendre obligatoire pour 100 % des vignerons. C’est exclure de l’appellation ceux qui ne veulent pas la respecter. En soi, cela ne me pose pas de problème même si je préfère convaincre plutôt que contraindre. Mais c’est aussi exclure ceux qui ne peuvent pas la respecter. Et c’est bien là que se situe notre débat. Nous avons engagé des discussions, en particulier avec l’Association des Champagnes Biologiques. Elles se prolongeront dans un certain nombre d’instances y compris interprofessionnelles. Nous invitons aussi les représentants de l’ACB à participer à nos assemblées régionales et nos sections locales pour venir dialoguer au plus près du terrain avec les vignerons de tous horizons. Nous cultivons le dialogue pour progresser sur ces sujets ». Toutefois, Maxime Toubart tient également à préciser : « je le dis aussi haut et fort, ne tombons pas dans les excès. Montrer que certains seulement produisent propres. Car dans ce cas, ce qui sera retenu c’est que les autres produisent, “sales”. Nous avons la chance aujourd’hui d’être regardés comme un vignoble engagé et en constant progrès sur le plan environnemental. Toute communication qui viserait à dénigrer les pratiques de certains rejaillirait négativement sur tous. Décourager ceux qui sont dans une démarche de progrès au travers d’un durcissement des règles et d’une inadaptation aux réalités de terrain. Le meilleur exemple est le tout récent renforcement du référentiel HVE dont la dernière version exclura de nombreuses exploitations viticoles. La viticulture risque d’être une victime collatérale d’un combat mené par ceux qui, à tort, ont voulu placer au même niveau HVE et Bio pour bénéficier des mêmes aides. Nous le regrettons et le déplorons ».
*Elu depuis 2018, François Pierson termine son mandat cette année en tant que président de l’AVC.
** Il faut noter qu’il s’agissait de la dernière assemblée de l’AVC d’Arnaud Descôtes en tant que directeur du pôle technique et environnement du Comité Champagne (lire ici). Ce dernier ayant fait valoir les droits à la retraite. Jubilation !
*** Ce serait alors le deuxième chiffre record de la Champagne en termes de volume après celui de l’année 2007 à 339 millions de bouteilles. Et sans nul doute, même s’il n’est pas encore connu, le record absolu en termes de chiffre d’affaires




