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Louis Roederer : un champagne du tsar dégusté 165 ans après son naufrage

Peter Liem et Jean-Baptiste Lecaillon dégustent une cuvée Louis Roederer de 1861.

« Cela se goûte encore ! » Lorsque Jean-Baptiste Lecaillon évoque cette dégustation, le chef de caves et directeur général de Louis Roederer semble lui-même encore surpris.

À l’occasion des 250 ans de la maison, il a eu entre les mains une bouteille pas comme les autres. Un champagne expédié en 1861 vers la cour du tsar Alexandre II, disparu dans le naufrage d’un navire en mer Baltique, puis retrouvé plus de 160 ans plus tard.

À l’heure où Louis Roederer célèbre son quart de millénaire, cette dégustation l’a littéralement ramené aux origines de l’histoire de la maison. Car si plusieurs champagnes anciens ont déjà été retrouvés dans des épaves puis dégustés, les bouteilles remontées du Heinrich présentent une particularité rare : leur provenance, leur destination et leur contexte historique sont connus avec précision.

Un manifeste de cargaison comme point de départ

L’histoire commence avec une découverte réalisée dans les eaux suédoises de la Baltique. Au fond de la mer repose le Heinrich, un navire qui avait quitté Copenhague pour Saint-Pétersbourg avant de sombrer en 1861.

À bord figurent des porcelaines destinées à la cour impériale russe, des flacons d’eau minérale allemande particulièrement rares et plusieurs caisses de champagne Louis Roederer. Lorsque Jean-Baptiste Lecaillon découvre le manifeste de cargaison du navire, son intérêt est immédiatement éveillé. « Quand nous avons reçu le manifeste, cela est devenu très intéressant », explique-t-il. Pour la maison, il ne s’agit plus seulement d’une épave. Il existe désormais une trace écrite permettant d’identifier clairement la cargaison et sa destination : la cour du tsar Alexandre II.

« Tu seras mes yeux et mes oreilles »

Jean-Baptiste Lecaillon envisage alors de participer lui-même à l’expédition organisée sur la Baltique. Puis une réflexion s’impose. Rester sur un bateau pendant que d’autres plongent ne lui paraît pas être la meilleure façon de vivre cette aventure. Ce qu’il lui faut, ce sont des yeux sous l’eau. Il pense immédiatement à Peter Liem. Le journaliste américain est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes du champagne au monde. Mais il possède aussi une autre compétence plus inattendue : la plongée technique en grande profondeur.

L’épave repose à 65 mètres sous la surface, une profondeur qui exige un équipement spécifique et l’utilisation de mélanges gazeux adaptés. Jean-Baptiste Lecaillon décroche son téléphone. « Je lui ai dit : tu seras mes yeux et mes oreilles. » Peter Liem accepte et modifie son agenda pour rejoindre l’expédition.

Des bouteilles à perte de vue

Une fois descendu sur l’épave, Peter Liem pense découvrir quelques bouteilles isolées. Il en aperçoit une. Puis deux. Puis trois. Et soudain beaucoup plus. « Quatre, cinq, six, puis cent, puis deux cents… » Au fil de sa progression, le plongeur comprend que l’épave renferme un nombre considérable de bouteilles. Partout autour de lui reposent des flacons de champagne. « Il m’a dit qu’il y avait des bouteilles partout », raconte Jean-Baptiste Lecaillon.

Quelques-unes seulement sont remontées dans le cadre d’une opération menée sous la surveillance des autorités et des archéologues suédois.

Le goût d’une Carte Blanche de 1861

Le plus extraordinaire reste pourtant à venir. Une fois les bouteilles ouvertes, le vin se révèle dans un état de conservation remarquable. Les analyses montrent un pH de 3,10, l’absence de fermentation malolactique, un degré d’alcool compris entre 9 et 10 % et un dosage d’environ 110 grammes de sucre par litre. Pour Jean-Baptiste Lecaillon, il s’agit d’un Louis Roederer Carte Blanche, élaboré pour répondre aux goûts de la Russie impériale.

À l’époque, les champagnes destinés à ce marché étaient nettement plus doux que ceux consommés aujourd’hui.

À la dégustation, le chef de caves évoque des notes de safran et de bois exotiques. Le vin a perdu ses bulles, mais il continue de raconter quelque chose de son époque. Peter Liem, qui a déjà dégusté plusieurs vins historiques issus d’épaves, est lui aussi impressionné. Certaines bouteilles anciennes qu’il a goûtées au cours de sa carrière étaient devenues imbuvables. Pas celle-ci. Il la compare même à un très vieux madère.

Une dégustation pour les 250 ans de la maison

La semaine précédant les célébrations des 250 ans de Louis Roederer, Jean-Baptiste Lecaillon et Peter Liem ouvrent une nouvelle bouteille.

Le moment a une portée toute particulière. Le vin qu’ils dégustent a quitté Copenhague sous le règne d’Alexandre II. Il est resté plus de 160 ans dans les profondeurs de la Baltique avant de retrouver la lumière. « Pour moi, ce sont probablement les plus anciennes bouteilles de Louis Roederer identifiées avec certitude que nous ayons pu goûter », estime Jean-Baptiste Lecaillon.

Le Heinrich n’est jamais arrivé à Saint-Pétersbourg. La bouteille non plus. Mais cent soixante-cinq ans après son départ, elle a finalement permis de découvrir ce que pouvait être une Carte Blanche de Louis Roederer destinée à la cour du tsar.