“Confinement” dans le vignoble, la journée d’un viticulteur champenois solitaire…

Benoît Féry est vigneron à Vrigny. J’ai fait son portrait en 2019 (lire ici). Benoît Féry fait partie de la majorité silencieuse des viticulteurs champenois. Enfin un silence relatif puisqu’il s’exprime beaucoup sur twitter où sur son fil (ici) on découvre des photos, des blagues et des commentaires sur la campagne viticole.  Je lui ai demandé d’évoquer son quotidien, ses angoisses et ses interrogations. Voici son témoignage :

” Tiens, j’arrive encore une fois à devancer le réveil ! Toujours commencer par siroter le café matinal, en profiter pour faire sa veille numérique (viti, oeno et actualités), réseaux sociaux et recherches techniques diverses. Le jour pointe son nez, le tracteur m’attend. Vu la météo hivernale, aucun bois de taille de broyer, amendement non-épandu et avec ça l’herbe qui ne demande qu’à pousser. L’herbe, je l’aime bien, mais jusqu’à une certaine hauteur ! (Surtout le brome satanée brome !).

Sept jours de tracteur minimum, en croisant les doigts pour ne pas avoir de panne nécessitant l’intervention d’une tierce personne (confinement oblige !). Même si la conduite du tracteur nécessite une attention continue, la radio, enfin la musique et/ou les podcasts est présente pour m’évader ! Et soudain surgit le flash (c’était avant la prolongation du confinement) : « Les 15 jours ne seront certainement pas suffisants ! ». Le petit vélo dans ma tête se met soudainement à sprinter, : mon passage au froid n’est pas encore réalisé, mon tirage non plus, forcément ! Je me rassure en me disant, qu’un passage au froid en juin, j’en ai déjà fait. Quant au décalage du tirage ? Bah, j’arrive même à m’en amuser. Pourquoi je m’en amuse ? Tout simplement parce que je vais enfin pouvoir aller au festival des vins d’Aniane, qui tous les ans s’entrechoque avec ma date de mise mi-juillet. Mais force est de constater que le tirage est peut-être (surement même) le point le plus problématique avec la disponibilité de la main-d’œuvre et du prestataire avant les vendanges.

À peine re-concentré, sur la conduite du tracteur, un coup d’œil sur la caméra, oups ! il n’y a plus d’amendement ! C’est parti pour une séance de rechargement d’épandeur. Le train-train du tracteur continue, le téléphone sonne. C’est mon éditeur de logiciel pro, après l’échange classique sur la situation actuelle, il m’annonce que le logiciel est enfin prêt pour l’eDRM*, avec une formation à l’utilisation bien sûr, donc à une date restant à définir (encore quelques DRM papier à éditer).

Le tracteur continue à avancer tout seul, il est habitué depuis le temps ! Et je me rends même compte que les outils ont changé, bienvenue au broyeur ! Coup de téléphone (toujours s’assurer du bon fonctionnement du chargeur en cabine !). C’est un salarié me confirmant son arrêt de travail pour garde d’un enfant de moins de 16 ans ! La tuile ? Oui, mais non, cela décalera un peu la fin de taille des dernières parcelles qui sont fortement gélives (se rassurer comme on peut, positiver !!!). J’ai à peine raccroché, que l’équipe de lieurs pour une partie du vignoble m’appelle pour dire qu’ils attaquent lundi. Il faut préparer les attestations professionnelles de déplacements et les contrats. 

Juste le temps de dire au revoir et je m’aperçois que le broyeur a laissé sa place aux outils de travail du sol et son cortège de modifications de réglages, de changement d’outils qui nécessiteraient des modifications, mais ce sera pour plus tard.  Faire un peu de terre sous le rang, c’est assez facile, limiter le développement de l’enherbement naturel dans l’inter-rang sans faire trop de terre, c’est moins facile. Et toujours ce fichu brome qui vient se mettre entre les disques et les bloquer !

Alors que je lutte pour maintenir le tracteur droit et avoir une profondeur maitrisée dans les devers, une pensée soudaine pour tous les professionnels du vin (vigneronnes/vignerons, cavistes, grossistes, restaurateurs…) me vient à l’esprit, parmi eux des amis, des clients qui tentent ou ont tentées de continuer une activité avec la vente à emporter ou des livraisons en courtes distances. Personnellement le choix a été fait de bloquer l’activité vente (réalisant par nous-mêmes de nombreuses livraisons, le jeu est trop risqué surtout interdit). Les livraisons pour la Bretagne, Doubs et Drôme, déjà programmées, sont donc décalées. Mais qu’en sera-t-il pour la suite, après la levée du confinement ? Comment le marché reprendra, le Champagne n’a jamais été un produit de première nécessité (malgré les citations prêtées à Napoléon 1er et Churchill). Il y aura très certainement des politiques commerciales agressives, très agressives même, les banques (et L’État) suivront-elles tout le monde, fournisseurs, vignerons, négoces…. Et le marché export, comme se portera-t-il ? Des reports sur le marché français ou proche export se feront-ils ? Et tout simplement, la demande sera-t-elle présente ? Et mince, j’ai raccroché un piquet, il est temps de rentrer !

De retour à la maison, une voix m’interpelle : « Faut que tu m’expliques l’exercice de math, je ne comprends rien !  » C’est pourtant facile la colinéarité des vecteurs, non ? ”

 

 

 

 

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