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Interview de Sébastien Besson, PDG du Champagne de Lossy : « « Champagne de Lossy, un projet conduit avec rigueur et passion »

Sébastien Besson, Champagne de Lossy ©Théo Wallyn

En 2022, Sébastien Besson, ancien CEO d’Armand de Brignac avant le rachat de la maison par Moët Hennessy, découvre à Rilly-la-Montagne un trésor oublié : Champagne de Lossy, fondé en 1862. Deux ans plus tard, la marque renaît sous son impulsion, portée par la volonté de faire revivre un nom, un lieu et une exigence.

Votre point de départ : qui est Henri-Alexandre de Lossy et quand naît la maison ?

Sébastien Besson : « Henri-Alexandre de Lossy, baron de Ville de Montgromont, n’avait que 19 ans lorsqu’il a construit ce château et fondé sa maison en 1862, à une époque où naissaient nombre de grandes marques de Champagne.
C’était un jeune homme immensément fortuné, descendant de la famille Cavendish du côté anglais – les ducs du Devonshire, toujours parmi les plus imposantes fortunes britanniques. La famille De Lossy, elle-même noble, disposait de ressources conséquentes. Il fait creuser sous le château des caves monumentales, directement dans la roche, qui descendent à 30 mètres de profondeur et s’étendent sur plusieurs niveaux. Ce sont de véritables cathédrales souterraines, parmi les plus impressionnantes de Champagne. »

©Photo Théo Wallyn

Dès le départ, son projet, c’était le champagne ?

« Oui. En 1862, il crée sa marque : Champagne de Lossy. Il se lance dans l’aventure à une époque où la région connaît un formidable essor. Malheureusement, il tombe malade une vingtaine d’années plus tard et revend la société en 1885, peu avant sa mort. »

À qui vend-il la maison ?

« À un industriel britannique installé à Reims, Jonathan Holden. C’est un personnage fascinant : probablement l’homme le plus riche de la ville à l’époque. Il possédait la plus grande usine de tissage de laine d’Europe, avec 1 300 employés. Les Holden détenaient alors tous les brevets de tissage de laine sur le continent !
Sous sa direction, Champagne de Lossy connaît un essor spectaculaire : la marque devient mondiale, présente jusqu’en Australie, au Brésil, en Nouvelle-Zélande ou aux États-Unis. Elle était même servie à Buckingham Palace. »

©Théo Wallyn

Et pourtant, l’histoire s’interrompt quelques décennies plus tard ?

« Oui. Après la mort de Holden, un nouveau propriétaire reprend la maison en 1909, mais il est frappé de plein fouet par la Première Guerre mondiale. Reims est détruite à 80 %, puis vient la Grande Dépression. La société fait faillite au début des années 1930.
Selon certaines sources, le dernier millésime de Champagne de Lossy daterait de 1929. Le château est ensuite vendu à la famille Chalon, qui le donne en dot lors d’un mariage avec la famille Germain. Cette dernière le conserve environ 70 ans, jusqu’à la fin des années 1990, avant qu’il ne passe entre plusieurs mains puis soit acquis par la famille Serena, grands producteurs italiens de Prosecco. »

Comment découvrez-vous le château et entamez le projet ?

« Le 6 septembre 2022, je venais tout juste de quitter mes fonctions lorsque j’ai reçu un e-mail d’agence : le château venait d’être mis en vente, au prix public d’environ 9 millions d’euros.
Je savais que la propriété appartenait à une famille italienne, sans savoir laquelle. En enquêtant, j’ai découvert qu’il s’agissait des Serena. Surtout que la marque Champagne de Lossy n’était même plus enregistrée. C’était une véritable pépite oubliée. Nous avons fait une offre, elle a été acceptée, et nous avons racheté le château, relancé la marque et redéposé son nom. »

Avec qui avez-vous relancé la production ?

« Avec la famille Cattier, à Chigny-les-Roses, dont les installations historiques se trouvent à 200 mètres du château. Ce sont d’ailleurs les anciens sites de production de Champagne de Lossy.
C’est un clin d’œil du destin : relancer une maison du XIXᵉ siècle à l’endroit même où elle est née. »

Dans quel état était le château au moment du rachat ?

« La structure était saine, mais très mal entretenue. Nous avons tout repris : chauffage, climatisation, électricité, sécurité, portails, systèmes d’eau… jusqu’aux moindres détails.
Nous avons aussi reconstitué les jardins avec 200 rosiers et 60 tonnes de gravier. Le bâtiment compte quatre niveaux, quinze chambres, environ 500 m² par étage. Les coûts montent vite, mais c’est un projet que nous faisons par passion et par respect du patrimoine. »

Vous évoquez des investissements lourds. Il existe de quel ordre ?

« De l’ordre de plusieurs dizaines de millions d’euros. Entre la rénovation du château, la production, la marque, le marketing, cela représente un engagement considérable.
Mais j’ai la chance d’avoir une autre entreprise, basée aux États-Unis, dans le secteur des spiritueux. Ce succès me permet aujourd’hui de financer un projet qui me tient à cœur ici, en Champagne. »

Vous parlez souvent d’un projet “plaisir”, mais il y a une vraie ambition derrière.

« Oui. Ce n’est pas une fantaisie. C’est une renaissance menée avec méthode.
Je dis souvent : dans mes carrières précédentes, j’étais la “nounou” des marques dont j’avais la charge. Ici, je suis le papa. Le véritable père reste Henri-Alexandre de Lossy, mais je me considère comme son successeur adoptif, celui qui redonne vie à sa création avec exigence et cohérence. »

©Théo Wallyn

Concrètement, quelles sont les premières cuvées ?

« Nous avons lancé deux champagnes : un Brut et un Rosé. Le Brut est un extra-brut dosé à 4 g/l, le Rosé à 8 g/l, avec 18 % de vin rouge — un choix assumé pour l’équilibre. Les deux cuvées reposent sur les trois cépages : chardonnay, pinot noir et meunier, avec une base 2021 et des vins de réserve remontant à 2012-2013. Nous procédons par petits dégorgements successifs afin de laisser vieillir le vin le plus longtemps possible dans les meilleures conditions. »

©Théo Wallyn

Le design des bouteilles est aussi très particulier ?

« Absolument. Nous avons voulu un monogramme “DL” — pour De Lossy — brodé et appliqué à la main sur chaque bouteille. C’est une première en Champagne. La broderie est réalisée par la même société française qui travaille pour la marque de polo au crocodile. Nous avons testé la résistance à l’eau et au froid. C’est un symbole d’élégance et de précision. Nous avons choisi la forme champenoise classique, plus légère qu’un flacon plus sophistiqué, et conservé le vert foncé d’origine, simplement revisité. »

Quel est votre positionnement prix ?

« Autour de 300 euros la bouteille. C’est du très haut de gamme, cohérent avec les moyens mis en œuvre et la qualité que nous voulons atteindre. La clientèle visée est avertie, exigeante et curieuse. Elle veut savoir qui est derrière le produit, comment il est fait, et ce qu’il raconte. C’est à cette clientèle que nous parlons. »

Quelle est aujourd’hui la base d’approvisionnement ?

« Nous travaillons avec environ 13 hectares d’approvisionnements, tous situés autour de Rilly-la-Montagne. Je tiens à cette proximité : nos équipes passent devant ces vignes tous les jours. Cela permet une attention constante, une vraie réactivité. Et bien sûr, nous nous appuyons sur les équipes Cattier, reconnues pour leur rigueur et leur savoir-faire. »

Et côté commercialisation ?

Nous avons démarré en France cet été, notamment sur la Côte d’Azur, puis ouvert successivement l’Italie, le Royaume-Uni, les Émirats arabes unis et, très bientôt, les États-Unis.
Ce qui est amusant, c’est que la plupart des demandes sont venues sans prospection : le bouche-à-oreille fonctionne déjà.

©Théo Wallyn

En quoi, selon vous, Champagne de Lossy se distingue-t-il ?

« Par sa véracité historique, son niveau d’exigence et son esprit de cohérence. Peu de marques peuvent s’appuyer sur un château d’origine, des caves monumentales à 30 mètres sous terre, et une histoire aussi singulière. Relancer Champagne de Lossy, c’est prolonger une aventure née il y a plus de 160 ans, avec la volonté d’en préserver l’âme tout en l’inscrivant dans le présent. »

Propos recueillis à Rilly-la-Montagne.