Accueil ECONOMIE Le phénomène « œnothèque » est-il en train d’évoluer en Champagne ?

Le phénomène « œnothèque » est-il en train d’évoluer en Champagne ?

Ariane Brissart-Lallier, directrice du département vins et spiritueux chez Tajan

La tendance à l’oenothèque en Champagne se confirme avec de plus en plus de millésimes anciens sortis de caves comme pour mieux s’épanouir dans une seconde vie. Directrice du département vins et spiritueux chez Tajan, Ariane Brissart-Lallier explique ce phénomène qui  se vérifie dans les salles des ventes ainsi que celui de la vogue des NTF dans le monde du vin.

 Les anciens millésimes de champagne ont-ils désormais la cote ?  

En 25 années de ventes aux enchères, le regard sur les « vieux champagnes » a évolué de façon considérable. En effet, il y a 25 ans la capsule était autant recherchée que le vin. Aujourd’hui, les connaisseurs amateurs, les clubs de dégustation regardent différentes façon ces vins âgés de plusieurs décennies et qui ont encore de l’avenir. On constate un intérêt croissant pour les vieux champagnes, une reconnaissance de leur potentiel de vieillissement très long et de l’extrême complexité qu’ils peuvent développer, et si l’effervescence s’assagit,  la fraîcheur résiste. Leur qualité de garde et leurs saveurs incomparables permettent un voyage dans le temps et dans l’histoire de la maison et d’évoquer les vins élaborés par tel ou tel prestigieux vinificateur, génie des assemblages… L’émotion est garantie.

Retrouvez-vous ainsi cet engouement pour les vieux millésimes lors de ventes aux enchères ?

Avec plus de 50 000 euros, le millésime 1874 de la Maison PerrierJouët a atteint un niveau exceptionnel lors d’une vente aux enchères en décembre dernier (lire ici), un record mondial pour un millésime de 1874 de Perrier-Jouet, conservé durant 147 ans dans les caves de la maison d’Épernay. Ainsi, on constate un intérêt croissant pour les vieux champagnes dans les ventes aux Enchères. Lors de nos dernières vacations chez Tajan, les ventes ont grimpé de 20 % en volume et de 25 % en valeur sur ces deux dernières années. Actuellement, nos clients et amateurs recherchent les cuvées de prestige ou rares issues de grandes marques.

Le phénomène œnothèque en champagne est-il donc en train d’évoluer ?

Aujourd’hui, de nombreuses maisons créent ou recréent une œnothèque. La mission première d’une oenothèque reste de constituer la mémoire de la maison, de ses propriétaires et de ses chefs de cave. Chaque maison aura des approches différentes, soit le vieillissement des vins non dégorgés que l’on laisse vieillir sur lies, avec leur bouchage, capsules en liège dans les caves champenoises, soit le vieillissement des dégorgés et dosés avec leur bouchage liège définitif. La date du dégorgement est très importante et certains élaborateurs comme Bollinger ou Philipponnat la font apparaitre. Cela permet à l’amateur de choisir en fonction de ses préférences gustatives.

Quelles doivent être les qualités pour revendiquer une œnothèque de qualité ?

Les œnothèques de qualité se doivent de comporter de nombreux millésimes anciens et mythiques 1928, 1929, 1945, 1947 ; 1949, 1955 ; 1959, 1964, 1975, 1982, 1988, 1996, 2002, 2004. Par ailleurs, il faut absolument communiquer sur les conditions de conservation unique et parfaites pour la maturation et le vieillissement du vin dans les caves champenoises : hydrométrie élevée 90 à 100 %, température voisine de 12 %, qui fluctue très peu entre l’été et l’hiver. Enfin, il faut également communiquer sur le facteur temps dans la construction de la personnalité d’un champagne. Le vieillissement n’est pas une science exacte, mais le résultat de tâtonnements, d’expériences, de convictions qui évoluent tous les jours. C’est un phénomène complexe et magique auquel l’élaborateur est confronté pendant la vie du champagne. On constate un engouement des amateurs en France, à l’étranger ( Angleterre, Suède, Danemark, Japon, EU) pour ces bouteilles provenant d’œnothèque à la une traçabilité parfaite.

Je pense que lors de dispersion de ces bouteilles qui sont la mémoire de la maison, il est souhaitable d’avoir un positionnement de prix élevé lors des ventes aux enchères et de pouvoir offrir une visite prestige et sur mesure lors de l’adjudication. Ainsi lors de la vente du 4 juillet 2019 nous avions vendu 6 bouteilles Clos des Goisses 1993, Dégorgement 2011 adjugé 2 832 euros, Le client avait été invité à venir découvrir la maison Philipponnat pour un déjeuner prestige au côté du président Charles Philipponnat. Transformant ce coup de marteau en une expérience unique !

Est-ce que ce phénomène oenothèque ne touche que les grandes marques, (et d’ailleurs qu’elles sont les marques et les millésimes les plus convoitées) ?

Le champagne aide à l’émerveillement comme disait Georges Sand. Il attire et devient de plus en plus couru dans le domaine des ventes aux enchères. Le marché est étroit, mais le prestige du champagne et des maisons font de ce vignoble un des plus dynamiques lors des ventes. Les clients amateurs recherchent de plus en plus de vieux millésimes de champagne. Ils sont devenus des amateurs éclairés et habitués aux dégustations de grandes verticales de leurs champagnes iconiques. Aussi, ils courent les ventes aux enchères afin de trouver des pépites à la traçabilité parfaite. Ce phénomène touche les grandes marques et les grands millésimes.

À titre d’exemple, lors d’une vente qui s’est déroulée le 17 juin dernier, 12 bouteilles de la cuvée Blanc des Millénaires, Charles Heidsieck 1995 ont été adjugées 2 356 euros, une bouteille Collection Lichtenstein, Taittinger 1985 dans son coffret adjugée 372 euros, une bouteille Belle Epoque, Perrier Jouët 1976 adjugée 276 euros. On peut également citer pour cette année, un magnum de champagne blanc de blancs Salon 1988 qui est monté jusqu’à 4 216 euros. Il est important de noter que les amateurs de vieux champagne font très souvent partie de cercle de dégustation, ils sont fidèles à des marques, mais aussi très curieux et très éduqués. La dégustation de vieux millésimes permet d’avoir un lien de proximité avec la maison de champagne, de créer un rapport unique et privilégié avec des Brand Ambassadors autour d’un moment d’exception et de partage de connaissances qui restera dans les mémoires comme une madeleine de Proust……

Les NFT vont pouvoir être mis aux enchères en France, dans le monde du vin sont-ils un moyen de renforcer la confiance de l’acheteur ?

Jusqu’à présent, les ventes de NFT en France étaient autorisées sur internet et dans des galeries. Grâce à un texte « visant à moderniser la régulation du marché de l’art », les maisons de ventes pourront aussi proposer de vendre aux enchères des NFT. La proposition de loi sur la régulation du marché de l’art a été adoptée fin février 2022. Parmi les articles de cette loi, un terme a été discrètement ajouté, celui de « meubles incorporels », à l’instar des objets non physiques, comme les NFT. L’autorisation de vendre des NFT aux enchères en France était attendue de pied ferme par la « communauté « crypto ».

À première vue, la dématérialisation peut paraitre paradoxale dans cet univers très terrien qu’est le monde du vin. Et pourtant les NFT sont parfaitement éligibles, car tous les critères sont requis, traçabilité, besoin d’authenticité, communauté, cercle, caractère spéculatif. Il est donc nécessaire d’associer le NFT à la bouteille. Dans le secteur des grands vins, où l’authentification et la traçabilité sont par ailleurs cruciales, de plus en plus de maisons de ventes expertisent les vins et les vendent équipés d’un tag RFID inviolable qui garantit son identification et permet de la relier aux informations numériques infalsifiables contenues dans la blockchain et ainsi obtenir un passeport numérique de la bouteille. Par ailleurs, il ne faut pas oublier cette spécificité de la vente en primeur des vins de Bordeaux.

En 2001, lors de la vente au profit de la fondation Albert Frère, nous avions vendu pour la première fois des vins en primeur, livrables trois ans après la vente. Nous pourrions envisager la vente de grands vins en primeur et ainsi sécuriser l’allocation et la vente. Comme l’art, le vin est création et sont extrêmement liés. Je pense qu’après cette période Covid, ou certaines personnes ont perdu le goût, nous allons avoir besoin de retrouver nos sens, nos émotions et que cela passera par la mémoire, l’humain, la transmission des savoirs, l’enthousiasme. Dans les ventes aux enchères, les amateurs montrent par leurs adjudications que le Champagne est un grand vin et soulignent le génie créateur des grands œnologues, Je suis certaine que cette tendance ne fait que commencer et que les prix vont monter de façon significative dans la prochaine décennie.