Stéphane Baschiera et Berta Pablos-Barbier ©John Chevalier

Stéphane Baschiera quitte Moët & Chandon aujourd’hui, c’est désormais à Berta de  Pablos Barbier de relever le défi de conduire la « grande maison » vers sa destinée en prenant la place de Présidente. Je les ai rencontrés chez Moët & Chandon à Epernay pour une interview dans laquelle sont évoqués la place de Moët et Chandon, le champagne, la Champagne mais également leurs envies et leurs désirs.

Stéphane Baschiera : « il ne fallait pas faire « l’année de trop » ».

Après huit ans à la tête de Moët & Chandon, quelles sont pour vous vos grandes réussites en Champagne ? Qu’envisagez-vous pour votre futur ?

Après 8 années à la tête de cette belle et grande Maison, nous avons, avec l’ensemble des collaborateurs, relevé énormément de défis. A l’annonce de mon départ, nombre d’entre eux m’ont rappelé de beaux souvenirs, les grands projets que nous avons menés. Pas uniquement depuis ma nomination comme Président, mais plus largement durant tout mon parcours auprès d’eux. Si je dois en citer quelques-uns, j’ai spontanément en mémoire le lancement de la filiale de distribution française MHD en 2000 et l’inauguration de la cuverie de Mont Aigu qui est aujourd’hui un site HQE à la pointe de la technologie au service de la qualité. Plus récemment, je citerai la restauration et l’inauguration du Château de Saran, ancré dans l’histoire de la Maison depuis 1801 et dans le patrimoine champenois. Toutes ces réussites ne sont pas de mon seul fait. C’est avant tout un travail d’équipe car j’aime dire qu’on ne fait rien seul. Moët & Chandon est une Maison qui se réinvente sans cesse et je suis heureux aujourd’hui de passer le relais à Berta de Pablos-Barbier qui par son expérience riche et variée saura relever les nouveaux défis qui sont devant nous. Je le dis en toute sincérité, si ce recrutement avait été uniquement de mon fait, j’aurais sans aucun doute choisi Berta pour me succéder.

La société évolue vite, de plus en plus vite, j’avais l’intime conviction qu’il ne fallait pas faire « l’année de trop ». J’ai évidemment déjà réfléchi à mon futur, une chose est sûre, je ne travaillerai jamais pour une autre maison de champagne et je n’endosserai jamais le rôle de consultant. En revanche, après 25 ans au cœur de cette belle région je ne m’interdis pas d’accompagner l’aire d’appellation ou de soutenir les projets de L’UNESCO. L’horlogerie de luxe ou encore l’automobile de collection sont deux secteurs qui me parlent et pour lesquels je pourrais m’investir. Aujourd’hui, je veux prendre du temps pour mon entourage, je suis d’un tempérament solitaire et je sais que j’apprécierai ces quelques mois de retrait.

Corollaire de la question précédente, quelles sont, s’il y en a, vos quelques déceptions/regrets ?

J’ai peu de regret, si ce n’est celui de ne pouvoir partager un vrai moment de convivialité, comme la Maison sait si bien les inventer, avec l’ensemble des collaborateurs. Nous avons l’habitude de nous retrouver tous les ans à l’occasion des vœux de la Maison. Cette année avec le contexte sanitaire, nous avons été contraints de digitaliser cet événement. Pour ce dernier moment d’échange, j’aurais souhaité être entouré des personnes qui m’ont accompagné pendant 8 ans et qui ont marqué, comme nos prédécesseurs, l’histoire de cette Maison.  C’est très important pour moi, et je peux le faire à travers ce papier, de remercier chacun d’entre eux pour leur investissement, ils sont le moteur de cette entreprise.

À partir du 17 mars, comment la Maison Moët & Chandon a-t-elle géré la crise sanitaire ?

Nous avons dû nous adapter très rapidement face à cette crise inédite. La santé et la sécurité de nos collaborateurs étant la priorité absolue, nous avons mis en place une organisation répondant en tout point aux directives du gouvernement, tout en assurant une continuité a minima des activités capitales pour notre Maison. Le tout en accord avec la préfecture. Le cycle de la vigne ne peut être stoppé. Nous sommes tributaires de la nature. C’est toute la beauté, mais aussi la difficulté de nos métiers de vignerons, au tirage, à l’œnologie où nos équipes ont continué de se mobiliser pour un collectif et plus largement pour une région. Les vendanges 2020 ont été un véritable défi, qui a été relevé avec brio grâce à l’ensemble des collaborateurs et leur admirable capacité d’adaptation.

L’agilité dont nous avons fait preuve, toujours avec ordre, méthode et rigueur a été remarquable. Nous avons su nous réinventer et je pense que chaque épreuve enrichit la mémoire collective de l’entreprise. J’en profite aussi pour saluer l’humanité dont l’ensemble des équipes ont fait preuve au travers des différentes initiatives solidaires mises en place.

En termes d’expéditions, Moët & Chandon est l’un des leaders de l’exportation, comment s’est déroulée l’année 2020 ?

L’année 2020 a été marquée par cette pandémie mondiale aux conséquences insoupçonnables et insoupçonnées. Les consommateurs ont vu les restaurants, les hôtels, les lieux de vie fermés une grande partie de l’année. Toutes les habitudes de consommation ont été bouleversées. Indéniablement, elles ont eu des répercussions sur les expéditions. Moët & Chandon est distribué dans plus de 150 pays où nous avons observé des phénomènes de confinement et déconfinement par période à travers le monde. Quand l’Europe se confinait, l’Asie rouvrait ses portes. Finalement nous n’avons jamais eu une activité totalement à l’arrêt. D’ailleurs, je suis surpris des résultats sur le continent américain qui restent positifs (+4% en volume). Les distributeurs se sont appuyés sur des marques fortes et les consommateurs ont privilégié des produits dont ils sont assurés de la constance au niveau de la qualité.

Pour vous, que représente le Champagne (et la Champagne) et quel avenir leurs prévoyez-vous ?

La région champenoise, et par définition les maisons de champagne, ont toujours fait face à des crises, qu’elles soient économiques, politiques ou écologiques. C’est une région qui s’est souvent battue et a toujours su rebondir. Rappelons-nous la crise du phylloxera à la fin du 19ème. Ce sont les recherches menées en Champagne qui ont permis de sauver l’ensemble de la viticulture française. Aujourd’hui, la région traverse une nouvelle crise qui comptera parmi celles impliquant de facto un avant et un après. Un avant, certes parfois imparfait, mais que nous connaissions et maîtrisions. Et un après qui demeure incertain. Incertain mais encourageant ! L’incertitude ouvre finalement un champ des possibles. L’opportunité de voir les choses différemment, de repenser nos actions autrement. L’opportunité pour chacun d’être moteur d’une nouvelle dynamique qui s’offrira à nous. La digitalisation et la R&D seront les clés des années à venir pour répondre aux nouvelles attentes des consommateurs.

©John Chevalier

Berta de Pablos-Barbier : « C’est le destin qui m’a poussé en Champagne »

Pour vous que représentait la marque Moët & Chandon avant votre nomination ?

Tout d’abord une marque puissante, avec un rayonnement international exceptionnel mais aussi un véritable emblème du luxe. Je l’associais également à l’art de vivre à la française, au savoir-faire unique d’une maison historique qui perpétue une tradition d’excellence.

Vous êtes ingénieure agronome, vous venez du domaine de l’agroalimentaire (Mars) ainsi que plus antérieurement du domaine du luxe (Boucheron et Lacoste) comment percevez-vous votre lien avec le Champagne ?

Le champagne est un produit de luxe par excellence. Je pense que nous pouvons comparer le travail des chefs de cave à celui d’un orfèvre.  Sélectionner les raisins, les assembler à l’image d’une parure… Ce savoir-faire représente la quintessence du luxe. Le volet viticole, la notion de volume, les relations avec nos partenaires inhérentes à notre position de leader de la catégorie m’évoquent quant à eux quelques similarités avec l’agro-alimentaire.

Pour tout vous dire, j’ai le sentiment d’être à la croisée de mes expertises de cœur, je mesure ma chance. J’ai la nette conviction que c’est le destin qui m’a poussé en Champagne, c’est l’aboutissement de toute une vie. Je renoue aussi avec mes origines latines, le champagne est synonyme de célébration, de partage, des valeurs qui me sont chères et qui sont indissociables de mes racines.

Vous voilà donc à la tête de la plus grande maison de Champagne, quelles sont vos premières impressions ?

La Maison Moët & Chandon est une maison de Champagne unique. Je crois que ce qui m’a le plus impressionnée c’est l’esprit pionnier qui l’anime. Si elle perpétue une tradition d’excellence, elle cultive surtout un esprit d’innovation fort, qui a accompagné chaque étape de son histoire. Cela explique sans aucun doute sa désirabilité qui demeure intacte depuis toutes ces années.

J’ai ressenti à quel point le « quart d’heure d’avance » et l’audace inspirent profondément l’ensemble des collaborateurs de la Maison. Tous ont le regard tourné vers l’avenir, avec un grand respect pour l’histoire. La qualité et la modernité des installations sont par ailleurs autant d’outils précieux pour écrire dans les meilleures conditions le futur de la plus grande Maison de Champagne au monde.

Sans oublier bien entendu l’héritage pluriséculaire qui se traduit par des lieux exceptionnels témoins d’une histoire riche. Cette Maison allie modernité et héritage. Je souhaite m’inspirer du passé et prendre en compte les réalités d’aujourd’hui pour mieux dessiner le futur.

Avec la crise du Covid 19 qui n’en finit pas, comment envisagez-vous l’activité de Moët & Chandon dans les prochains mois ?

Les prochains mois sont incertains pour chacun de nous. La priorité est et restera la sécurité de nos collaborateurs avant toute chose. Nous devrons aussi rester agiles pour nous adapter. Cette Maison l’a déjà prouvé, je suis donc pleinement confiante.

Plus globalement, le moment n’est pas encore venu pour moi de dévoiler la stratégie que je souhaite privilégier. Je me laisse encore quelques semaines pour m’imprégner de l’ADN de la Maison, avant de partager le cap que je souhaite donner pour les années à venir. Toutefois, Stéphane a raison, la R&D, le digital et l’environnement porteront le futur de la Maison. C’est la société, nos consommateurs qui nous poussent dans ce sens, sans jamais délaisser la qualité de nos champagnes bien évidemment.

Plus généralement, que représente pour vous le champagne (et la Champagne) ?

Le champagne et la Champagne fascinent dans le monde entier. Tous deux incarnent l’art de vivre à la française et le rayonnement international. L’un ne peut exister sans l’autre, tout comme le luxe n’est rien sans son terroir, ses hommes et ses traditions. C’est cet équilibre qui me fascine. J’aime l’idée que l’on vienne de très loin pour découvrir la terre et les paysages qui donnent naissance au champagne. Cette ouverture sur le monde est une forme d’universalité réjouissante.

Lire ici l’article concernant le départ de Stéphane Baschiera et l’arrivée de Berta Pablos-Barbier


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