Il existe encore des moments étonnants en Champagne.  Ainsi cette interview du président du groupe La Vigie (donc du champagne Henriot). Le rendez-vous avait été fixé au délicieux bar des Crayères à Reims. Malheureusement, celui-ci…n’était pas ouvert (jour de fermeture). C’est donc dehors dans le parc attenant que nous nous sommes rencontrés.  Avec comme seul bruit de fond, le chant des oiseaux, assis sur des chaises de jardin en fer, pas à quidam à l’horizon, dans une ambiance apaisante pour une discussion à bâtons rompus.

Flegmatique, à la belle allure d’un gentleman anglais, travaillant aux côtés de son oncle, Joseph Henriot, à partir de 2011, Gilles de Larouzière a été élu, à l’unanimité des actionnaires, à la tête du groupe La Vigie en 2015, succédant ainsi à une des figures les plus emblématiques du Champagne.

Depuis 2015, la maison Henriot a évolué, dans quel sens voulez-vous aller ?

“On a revivifié le nom et l’expression de la marque. On remet de la joie dans la façon dont la maison cherche à s’exprimer. Mais en parallèle, nous travaillons sur le fond. Nous recherchons la valeur. Une belle maison familiale se doit de travailler sur la valeur avec la cohérence des prix dans la distribution internationale, ajuster cette distribution là où c’est nécessaire, être plus présent auprès de la restauration. On a fait des choix. Des choix qui raisonnent avec la situation actuelle. Qui nous conduisent à être fidèles à notre héritage. C’est un travail constant pour un héritage de qualité. C’est une maison qui a toujours eu une bonne réputation. Avec le départ de Laurent Fresnet, et l’arrivée d’Alice Tétienne (lire en bas de page) nous ouvrons une nouvelle page.”

Comment écrivez-vous  sur cette nouvelle page ?

“Alice Tétienne rejoint la maison à un moment où la maison veut faire un travail supplémentaire. Ainsi de travailler sur les terroirs, sur les raisons pour lesquelles on fait certains choix oenologiques, avec une vinification plus légère, moins interventionniste, également avec une démarche de respect de l’environnement. En fait, une maison pérenne, une région viticole pérenne une viticulture pérenne ! Et ce n’est pas tant une question de mode mais une question de transmission, et si on veut transmettre ce patrimoine, il faut qu’il soit en bonne santé. La viticulture des années 70/80 est arrivée en fin de cycle. Avec Alice Tétienne, nous voulons être le reflet de cette champagne moderne de viticulture durable avec bien évidemment la réduction des intrants, mais il nous faut aussi approfondir la connaissance et la compréhension des terroirs, de la météorologie, prodiguer des formations aux salariés et engager nos partenaires du vignoble dans cette réflexion.”

Comment voyez-vous l’avenir ?

“La crise immédiate, elle est réelle, violente, atypique et profonde. Elle va durer un certain temps. Nous chez Henriot, nous avons 210 ans d’expérience, donc il faut prendre du recul. Nous avons connu tellement de crises. Quand mon grand-père reprend la maison à la sortie de la Première Guerre mondiale, il connaît la crise des années 30 qui a duré jusqu’aux années 50. Une partie de la famille a d’ailleurs décidé de quitter l’entreprise. Mon grand-père a tout repris. On a continué avec les crises successives, c’est un peu notre horloge interne, donc on prend des décisions prudentes avec un réel engagement de la qualité. Il faut être un point de repère. Les consommateurs doivent savoir qu’ils achètent une image de la Champagne et que la promesse est tenue. Pour les maisons familiales, il y a encore quelque chose à exprimer, les clients ne sont pas que des consommateurs. Ils recherchent à travers nos vins une communion avec le produit et ce qu’il présente comme histoire avec l’incarnation de la marque et la qualité. Je fais totalement confiance au système champenois. La réalité de la Champagne, c’est que l’interprofession champenoise fonctionne bien. On est donc équipé pour franchir la crise. Sur le fond, je n’ai pas d’inquiétude.  Chez Henriot, on se concentre sur nos grandes valeurs qui sont représentées par la transmission et l’envie de transmettre à la prochaine génération.”

Juste pour mon information personnelle, pourquoi avoir fait disparaître la cuvée des Enchanteleurs de la gamme Henriot ?

“La cuvée des Enchanteleurs était une très belle signature. Quand Laurent Fresnet a pris ses fonctions en tant que chef de caves en 2006, l’une de ses missions confiées par mon oncle était de ramener la cuvée des Enchanteleurs dans le style de la maison. Les Enchanteleurs avaient un style automnal, riche, opulent, elle n’était plus en accord avec le style de la maison qui est plutôt frais gourmand et délicat. Et la cuvée des Enchanteleurs se situait à part au sein de cet univers-là. Laurent Fresnet à donc travaillé sur la future cuvée Hemera avec les vins issus 2005 pour un lancement en 2018. Il y a une vraie différence de philosophie, d’expression, c’était également la cuvée d’un nouveau chef de caves, c’était un cycle aussi qui se veut plus lumineux. On souhaitait exprimer ce nouveau cycle. Et Hemera qui est la déesse grecque de la lumière qui fait lever le jour, nous a apparu comme un nom qui évoquait très bien cette nouvelle vie. On aurait pu nous reprocher de garder le nom tout en l’élaborant avec des vins différents. C’est vrai que le nom de la cuvée Des Enchanteleurs*, fait penser à l’enchantement, mais en réalité, il s’agissait du travail des ouvriers qui empilaient les fûts.”

*Le nom d’Enchanteleur, porté par ce vin rare, fait référence aux ouvriers cavistes du temps où la vinification ne se faisait qu’en barriques. Leur travail consistait notamment à empiler les fûts sur des madriers en bois. On disait qu’ils « mettaient des fûts sur chantiers», qu’ils «enchantelaient »… Ils disposaient traditionnellement du privilège de composer pour eux-mêmes une petite cuvée de champagne élaborée à partir des vins les plus fins.

 

 

 

 

 

 

 

 

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